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Démystification de l’économie chinoise

Publié le:2012-10-12 | Augmenter la taille du texte | Réduire la taille du texte

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Démystification de l’économie chinoise

Par Justin Yifu Lin

 

En l’espace de 150 ans, la Chine est devenue l’une des nations les plus pauvres du monde, alors que jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, elle avait connu une civilisation aussi brillante qu’avancée. Maintenant, après avoir entamé sa transition vers l’économie de marché, elle a émergé une nouvelle fois pour devenir l’entité économique la plus dynamique du monde. Qu’est-ce qui lui a permis de réaliser cette performance extraordinaire ?

Dans mon ouvrage récent Demystifying of Chinese Economy (Démystification de l’économie chinoise)  je souligne que quels que soient le pays et l’époque que l’on examine, l’innovation technique constitue toujours les assises d’une croissance durable. Avant la révolution industrielle, les artisans et les paysans représentaient la source principale de l’innovation. Comme la Chine possédait la population la plus importante du monde avec le plus grand nombre d’artisans et de paysans, elle était la plupart du temps au cours de son histoire la tête de peloton en matière d’innovation technique et de développement économique.

Grâce à l’expérience contrôlable effectuée en laboratoire par les ingénieurs et les techniciens, la révolution industrielle a supplanté l’innovation technique basée sur l’expérience acquise au cours de la production, ce qui a permis d’accélérer le rythme de développement des pays occidentaux. Tout en marquant l’avènement de la croissance économique moderne, ce changement de paradigme a provoqué la « Great Divergence » (Grande Divergence) de l’économie mondiale.

Si la Chine n’a pas connu un tel changement, la raison en est principalement son attachement au système d’examens impériaux. Comme ce système surenchérit sur la mémorisation des classiques confucianistes, la classe d’élite manquait de motivation pour pousser des études scientifiques et mathématiques.

Mais la « grande divergence » a apporté aussi l’espoir en ce que les pays en voie de développement peuvent, grâce aux transferts de technologie consentis par les pays développés, réaliser une croissance économique plus rapide que celle accomplie par les pays pionniers de la révolution industrielle. Cependant, la Chine n’avait pas utilisé les avantages d’un départ tardif sur la route de la modernisation jusqu’à ce qu’elle commence à changer sérieusement son système d’économie planifiée.

Après la prise du pouvoir par le Parti communiste en 1949, Mao Zedong et d’autres dirigeants politiques, désireux de sortir le plus rapidement possible la Chine de son état arriéré, ont appliqué la politique du Grand Bond en avant pour créer des industries avancées capitalistiques. Cette stratégie a permis à la Chine de fabriquer des bombes atomiques et de lancer des satellites artificiels dans les années 60.

Mais la Chine est restée une économie agricole pauvre ; elle n’avait pas d’avantages comparatifs dans le domaine des industries capitalistiques. Les entreprises de ce secteur ne possédaient pas les moyens de survivre dans un marché ouvert et compétitif. Elles subsistaient grâce à la protection, aux subventions et aux indications du gouvernement. Si ces mesures ont aidé la Chine à mettre sur pied des industries avancées modernes, elles ont causé, en contrepartie, une mauvaise répartition des ressources et la distorsion des moyens de stimulation. Résultat : la performance économique était plutôt pitoyable. C’est le cas de dire : « Qui trop se hâte n’atteint pas le but. »

Au moment où la Chine entamait sa transition vers l’économie de marché, Deng Xiaoping a adopté une politique pragmatique dite « à double rail » au lieu de la formule proposée par le Consensus de Washington, qui recommandait l’accélération de la privatisation et la libéralisation du commerce. D’une part, le gouvernement chinois continuait à protéger, mais à titre provisoire, certains secteurs prioritaires ; d’autre part, il ouvrait aux entreprises privées et aux investissements étrangers directs les secteurs à haute intensité de travail, secteurs où la Chine possédait des avantages comparatifs mais qui étaient jusqu’alors soumis à des contraintes.

Cette politique a permis à la Chine de réaliser une croissance à la fois stable et rapide. En effet, les avantages d’un départ tardif se sont révélés spectaculaires : durant les 32 dernières années, le taux moyen de croissance du PIB était de 9,9 %, et celui du commerce extérieur de 16,3 %. C’est une expérience précieuse et fort utile aux autres pays en voie de développement. A l’heure actuelle, la Chine est le premier pays exportateur et la deuxième entité économique du monde. Plus de 600 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté.

Mais la Chine a payé le prix de cette prouesse économique. L’écart de revenu s’est élargi. Cela s’explique en partie par ce que certaines distorsions continuent à exister dans bien des domaines, notamment la prédominance des quatre grandes banques publiques, le montant dérisoire des droits d’exploitation minière et le monopole des principaux secteurs, notamment les télécommunications, l’électricité et les services bancaires. Léguées par le système « à double rail », toutes ces distorsions sont à l’origine de l’inégalité des revenus. Elles ont fini par restreindre la consommation intérieure et aboutir au déséquilibre du commerce, déséquilibre qui subsistera jusqu’à ce que la Chine accomplisse sa transition vers l’économie de marché.

Je suis persuadé que, malgré la crise de la zone euro et le rétrécissement de la demande mondiale, la Chine poursuivra une croissance dynamique. Mesuré à parité de pouvoir d’achat, en 2008 le revenu moyen par habitant en Chine représentait 21 %  de celui des Etats-Unis, soit un niveau égal au Japon en 1951, à la République de Corée en 1977, et à Taiwan en 1975. Le taux moyen de croissance du PIB du Japon était de 9,2 % de 1951 à 1971, contre 7,6 % pour la République de Corée de 1977 à 1997, et 8,3 % pour Taiwan de 1975 à 1995. Compte tenu de l’expérience similaire de ces entités économiques et de la stratégie de développement appliquée depuis 1979 par la Chine, il est fort probable que celle-ci maintienne un rythme de croissance de 8 % dans les 20 années à venir.

D’aucuns estiment que la Chine étant un cas unique avec une population de 1,3 milliard d’habitants, sa performance ne saurait être reproduite ailleurs. Je n’approuve pas cette opinion. Pourvu qu’on sache exploiter les avantages d’un départ tardif, qu’on introduise des technologies avancées de pays développés tout en améliorant les performances des entreprises nationales, tout pays en voie de développement pourra rencontrer des opportunités de réaliser une croissance rapide durant des dizaines d’années tout en réduisant considérablement la pauvreté. Bref, la clé consiste à bien exploiter les avantages comparatifs.